Nostalgie de la lumière et nostalgie du geste, quand l’IA vide les métiers de leur substance

« Je deviens notaire de l’algorithme. » Cette phrase d’un radiologue résume un malaise qui traverse aujourd’hui nombre de professions intellectuelles. L’IA détecte la tumeur avant le médecin, plus vite, plus précisément. Lui valide, signe, certifie. Mais il ne diagnostique plus vraiment.

Dans les cabinets d’architecture, les jeunes génèrent en quelques heures ce qui prenait des jours.

Chez les développeurs, il s’agit de déboguer du code qu’on n’a pas écrit.

Dans les rédactions, les journalistes passent moins de temps à enquêter qu’à reformuler des synthèses générées.

À l’université, le trouble est double : l’étudiant ne sait plus toujours ce qu’il a vraiment pensé — et le professeur se demande ce qu’il évalue encore.

Le paradoxe est brutal : nous n’avons jamais été aussi productifs et aussi vides.

Certains professionnels vivent une dépossession inédite : non pas la perte de leur emploi, mais l’évaporation de leur geste métier. Polanyi parlait de « connaissance tacite » – ce savoir incarné qui s’acquiert par des années de pratique. L’œil clinique du médecin. Le trait de l’architecte. Le style du traducteur.

L’IA ne reproduit pas cette connaissance. Elle la rend possiblement inutile.

Le deuil impossible

Le forgeron du XIXe siècle pouvait constater que son métier avait disparu. Douloureux, mais net. Aujourd’hui, les métiers se vident de l’intérieur.

L’architecte n’architecture plus vraiment.

Le journaliste n’enquête plus de la même façon.

Freud distinguait le deuil (perte d’un objet extérieur) de la mélancolie (perte d’une part de soi).

Nous vivons une mélancolie collective : la perte de l’essence de nos pratiques, jamais complète, toujours en cours. Un deuil impossible à faire.

La vraie question

Le « upskilling » et les formations à l’IA traduisent en langage managérial ce qui relève de la crise existentielle. Ils font comme si la transition était neutre, comme si le métier était juste « augmenté ».

La vraie question : « Qu’est-ce qui fait qu’un travail vaut la peine d’être fait par un humain ? »

Peut-être le jugement dans l’incertitude, la responsabilité éthique, la dimension relationnelle, le tâtonnement, le doute fécond, le droit de ne pas savoir encore, le silence avant la décision.

Mais nous ne savons pas encore valoriser ces dimensions. Nous n’avons pas construit les institutions qui les reconnaîtraient comme le nouveau cœur de ces métiers.

Citons Rilke, qui dans Lettres à un jeune poète, nous offre l’antidote parfait à cette forme de mélancolie :

« Vivre les questions maintenant. Peut-être, un jour lointain, entrerez-vous ainsi, peu à peu, sans l’avoir remarqué, à l’intérieur de la réponse. »