La bulle qui se sait bulle – ou le paradoxe Nvidia

« Il faut valoir très cher pour pouvoir perdre 500 milliards si vite. » Jensen Huang, novembre 2025.

Cette phrase du CEO de NVIDIA résume un vertige inédit. L’entreprise vaut 5 000 milliards de dollars, plus que le Japon dans les indices mondiaux. Elle a perdu en une journée l’équivalent du PIB de la Belgique. Et son patron plaisante.

Le piège de la réussite

Nvidia est prisonnière de son succès. Mauvais trimestre ? Preuve d’une bulle IA.
Excellent trimestre ? Elle alimente la bulle.
Son efficacité même, marges de 70 %, domination technologique, devient sa fragilité.
Quand on est le pilier, on est aussi le point de rupture.

La machine circulaire

Microsoft finance
OpenAI, qui achète des puces Nvidia.
Nvidia s’envole en Bourse, les investisseurs refinancent Microsoft et les startups IA, qui rachètent des puces.
Où est la valeur créée hors du cercle ?
Quatre clients représentent 61 % des ventes. Si l’un ralentit, tout vacille.

La bulle consciente

Ce qui distingue 2025 de 1999 : à l’époque des dotcoms, l’euphorie était aveugle. Aujourd’hui, elle est lucide.
53 % des investisseurs jugent les actions IA en bulle, 45 % redoutent son éclatement, mais restent massivement investis.
On n’achète pas Nvidia par conviction, mais parce qu’on croit que les autres y croiront demain.
Le jour où cette croyance vacille, c’est la ruée vers la sortie.

Et si c’était une « bonne bulle » ?

L’argument existe. La bulle Internet a ruiné des spéculateurs, mais laissé derrière elle la fibre optique et les data centers qui portent l’économie numérique.
La bulle ferroviaire du XIXᵉ siècle a fait faillir des compagnies, mais posé des rails qui servent encore.
Peut-être la frénésie actuelle finance-t-elle l’économie de 2035.

Peut-être.

Mais une « bonne bulle » suppose que l’argent construit quelque chose en dehors d’elle-même, pas qu’il tourne en rond entre géants qui se financent mutuellement.
Elle suppose aussi un atterrissage en douceur, pas un krach qui détruirait la confiance pour une décennie, comme les « hivers de l’IA » des années 1970 et 1980.

Nous n’avons jamais été aussi valorisés et aussi inquiets.

Minsky avait une formule pour cela : « La stabilité engendre l’instabilité. »
Plus un système paraît solide, plus il accumule les déséquilibres cachés.
Plus Nvidia domine, plus elle concentre les risques.
L’efficacité maximale contient en germe sa propre fragilité.

Le reste appartient à l’histoire.
Et à ceux qui décideront, un matin, qu’ils ne croient plus que les autres croient.

Pour aller plus loin, l’excellente analyse de
Bertrand Seguinhttps://lnkd.in/eNHdN8ub