Bentham a dessiné le Panoptique en 1791. Nous célébrons aujourd’hui la Journée de la protection des données. Nous n’avons pas avancé d’un mètre.
Le Panoptique. Une prison circulaire. Au centre, une tour. Le gardien voit tout. Les détenus ne savent jamais s’ils sont observés. Ils finissent par se surveiller eux-mêmes.
Bentham pensait architecture. Il décrivait notre économie numérique.
Nos déplacements. Nos lectures. Nos relations. Nos hésitations. Nos fragilités. La donnée n’est plus seulement ce que nous produisons. C’est ce à partir de quoi on nous observe, classe, oriente.
Avec l’IA, le dispositif s’accélère.
La donnée n’est plus seulement collectée. Elle devient capacité d’inférence. Le modèle apprend. Puis il prédit. Puis il prescrit. Et ce qui prescrit longtemps finit par façonner.
Protéger les données, ce n’est donc plus protéger la vie privée. C’est préserver la possibilité du choix, du doute, de l’écart.
Il n’y a pas de souveraineté, individuelle ou collective, sans maîtrise de l’infrastructure informationnelle.
Quand les données qui cartographient nos citoyens, nos territoires, nos économies sont collectées, stockées et modélisées ailleurs, la souveraineté devient une fiction administrative.
L’Europe a fait un choix. Incomplet, mais structurant. Le RGPD n’est pas qu’un texte de droit. C’est une intuition politique : sans maîtrise des flux, pas de liberté réelle.
Le débat « innovation ou protection » est un leurre. Toute innovation protège quelqu’un. La question est : qui.
Bentham voulait réformer les prisons. Il a dessiné le modèle économique du XXIe siècle. La question reste ouverte : qui occupe la tour ?
Carceri d’Invenzione de Piranesi (~1750), évocation de l’enfermement sans murs visibles