24 avril 1840. Alexis de Tocqueville publie le second tome de De la Démocratie en Amérique. Il y décrit un pouvoir qui n’existe pas encore. Pas un tyran. Un tuteur.
« Absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. »
Ce pouvoir ne brise pas les volontés. Il les amollit. Il pourvoit aux besoins, facilite les plaisirs, conduit les affaires.
« Ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre. »
Tocqueville cherchait un mot pour nommer cette chose. Les anciens termes de despotisme et de tyrannie ne convenaient pas.
La chose a trouvé son mot toute seule. Prompt.
Le doigt qui ouvre l’application ne résiste pas. Il effleure. Il demande. Il obtient. La réponse précède la question plus vite que le doute. Le premier prompt est un choix. Le deuxième, une habitude. Le troisième, un réflexe. Le quatrième, une incapacité.
Personne n’a décrété cette servitude. Le confort a suffi.
Moi qui ne formule plus une idée sans la soumettre d’abord à la machine. L’autre qui produit des synthèses stratégiques dont personne n’a vérifié les sources. Nous qui validons en dix minutes ce qu’une IA a produit en dix secondes.
Tocqueville voyait au bout du chemin « un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».
Le berger a changé de forme. Le troupeau broute toujours.
Image : Hopper, Automat (1927). Tout est doux. Tout est servi. Personne n’est là.