Régis Debray, l’IA et la transmission

Rembrandt, La Leçon d'anatomie du docteur Tulp (1632). Quatre siècles plus tard, c'est encore ainsi qu'on transmet.

Pendant deux siècles, communiquer est devenu plus rapide, plus large, plus précis, plus totalisant. Depuis vingt années, transmettre se délite.

Régis Debray fonde la médiologie en 1991. Six ans plus tard, dans Transmettre, il pose une distinction simple. Communiquer, c’est transporter une information dans l’espace. Transmettre, c’est la conserver dans le temps.

Communiquer. S’affranchir de l’espace. Faire circuler une information dans le présent. Le télégraphe. La radio. La télévision. La fibre. Les satellites. L’IA. Chaque invention a accéléré le geste et la portée. Aucune n’a changé sa nature.

Transmettre. Franchir le temps. L’incessant transfert d’un passé vers un avenir. Une transformation s’opère. Le maître communique à l’élève un manque, l’envie du savoir. Ce manque ignore les câbles. Il met des années à se former.

On ne transmet pas ce qu’on dit. On transmet ce qu’on est.

Ce qu’on garde d’un professeur après vingt ans tient en trois souvenirs. La façon dont il traversait la salle. Le silence qu’il ménageait avant la phrase qui comptait. Ce qu’il semblait croire au fond, quand il croyait que personne ne regardait.

L’IA est la plus puissante machine à communiquer que l’humanité ait construite. Elle répond en millisecondes, traduit en soixante-dix langues, explique l’inexplicable. L’information y déborde. Le corps y manque.

Aucun corps qui doute avant d’affirmer. Aucune cicatrice dans le raisonnement. Aucune voix qui tremble légèrement sur ce qu’elle dit pour la première fois.

L’IA communique. Le corps transmet. Pour combien de générations encore ?

Image : Rembrandt, La Leçon d’anatomie du docteur Tulp (1632). Quatre siècles plus tard, c’est encore ainsi qu’on transmet.